Robert Marteau
Le rythme d’abord nous alerte. On voit la main voyager, vive comme celle du vannier qui tire et tresse les tiges souples dont se fait sous nos yeux la corbeille. Toutefois, chez le graveur, le geste ne va pas à une forme prévue, mais à tâtons se dirige vers la surprise qu’il suscite, conduite toujours par une rigueur exempte de rigidité. Qu’un beau métier préside à l’exécution de tels travaux, cela nous est aussitôt évident, sans que pour autant nous y constations quoi que ce fût de répétitif, produit du savoir-faire. Hector Saunier improvise, instruments en main, ne recourant à nul autre motif que celui qui le met en mouvement ; obéissant à ce qui l’aspire, œuvrant en parfaite humilité dans l’espoir qu’apparaisse quelque icône inconnue, champ d’un magnétisme que saura seul détecter l’œil du spectateur. Indissociables, lignes et couleurs concourent à la mise en lumière de périples et pérégrinations perdus peut-être dans les strates de la mémoire. Les doigts démêlent les écheveaux, tournent des fuseaux dont le fil sert aux heures à tisser quelque chose comme le temps et l’éternité. Il y a là le jeu de la navette, allant et venant, dont la course compose à la fois signes et texture. Ainsi, c’est à une naissance que chaque ouvrage nous convie. On hésite à nommer planches ces dérives accueillies, ces sphères armillaires mises en mappemondes, ces gréements, ces continents démarrés, ces broderies solaires, ces nappes océanes, ces chiffres qui marquent quel trousseau de néréide, quand les couleurs, semble-t-il, se démarquent de la nature, opérant entre elles selon leur propre chimie. Ce n’est pas le moins surprenant que de vérifier ici l’écart entre les accords offerts par la nature et ceux que l’œuvre propose, cela sans que vienne nous déranger quelque impression de bizarrerie ou d’étrangeté. Nous sommes requis par un ordre que ne lient pas les apparences, que détermine une confiance dans une dictée musicale à laquelle s’enjoint d’obéir l’artisan, et qu’il veut mériter. Tout indique, chez Hector Saunier, le souci du silence, et d’une écoute visuelle adressée à l’âme où tout coule de » source et se métamorphose. C’est là qu’il voit, de là qu’il tire la pêche et le filet changé en constellations. C’est dire que la façon de faire d’Hector Saunier se présente comme exemplairement poétique, vouée qu’elle est à la transformation, aux rapports, s’inaugurant sans cesse selon les lois de la plastique, lois informulées qui font une œuvre incontestable. Aller par ce monde sans demander qu’il dise quelque chose, voilà une voie au moins de la sagesse, laquelle est vive par l’étincelle de joie qu’elle prend soin de toujours raviver. Dire le monde sans prétention de savoir, voilà certainement une façon parlante d’être discret.